Voilà une semaine que je suis de retour sur le « Camino Frances », le chemin qui mène des pèlerin.e.s de Saint-Jean-Pied-de-Port à Saint-Jacques-de-Compostelle depuis le 12ème siècle. L’an dernier, j’avais dû abandonner sur blessure, après 340 kilomètres et 2 semaines de marche. La frustration avait été à la hauteur de la richesse de l’expérience. Une expérience qui, de mon point de vue, pourrait nous enseigner beaucoup sur les manières d’inventer un monde vivable. Un monde qui ne tue pas le vivant et respecte les limites planétaires. Repartir sur fond de canicule a renforcé chez moi cette conviction.
J’ai commencé à marcher le lundi 29 juin à Carrión de Los Condes après un départ de Brest le samedi 27 en début d’après-midi, 2 trains, jusqu’à Rennes puis Nantes, puis un bus de nuit de Bordeaux à Santander, 6 heures d’attente à Santander et enfin l’arrivée dimanche soir à Carrión, en bus de nouveau. Pas question pour moi de prendre l’avion : pour des raisons d’impact carbone, mais aussi pour éprouver le voyage, le ressentir dans mon corps. Être dans la réalité. Pas dans la fiction de la rapidité à tout prix, qui, de mon point de vue, occulte une part du réel.
Une autre publicité est possible
Lundi donc, j’ai quitté Carrión à 8h20, après une bonne nuit au couvent Santa Clara, puis un petit dejeuner un peu plus loin dans le village. Et me voilà partie pour 18 kilomètres. Départ tardif, permis par la courte distance à parcourir. Petite étape pour démarrer, mais la plus longue portion du Camino sans point d’eau… avec, en cette saison quand tout va bien, un food-truck au bout de 7 kilomètres. J’avais donc emporté 2,5 litres d’eau. Ça pèse lourd mais l’été dernier je m’étais retrouvée sans eau, seule au milieu des vignes sous un soleil de plomb. Sauvée in extremis par un ouvrier agricole surgi de nulle part au volant d’une camionette blanche. J’en ai gardé un léger traumatisme… Mais cette fois le food-truck était bien au rendez-vous. J’aime beaucoup la pub de la photo, qui ne dit que du vrai : après, c’est un « long way » de 11 kms sans village ni même le moindre point d’eau. Ah, si les publicités qui envahissent nos villes pouvaient être ainsi ! Vraies, utiles et artisanales :). Peut-être cesserions-nous d’acheter toujours plus de choses, participant ainsi à la destruction du vivant… et donc à la nôtre.

Repartir dans ce contexte post-canicule a vraiment du sens pour moi. A la lumière de ce que j’ai vécu sur le Camino l’an dernier, je me dis que ce qui se passe sur ce chemin pourrait vraiment nous éclairer sur la manière dont il faudrait transformer nos manières de vivre pour que le monde reste habitable. « Moins de biens, plus de liens » dit un slogan qui résume selon moi assez bien ce vers quoi il faudrait tendre et qui nous rendrait collectivement plus heureux. Je ne sais pas vous, mais moi ça me fait vraiment flipper la manière dont on brûle la planète. Et chercher comment faire autrement permet de calmer l’angoisse. Et surtout ça montre qu’il existe un chemin possible. Et cette année encore, cela se confirme au fil des étapes.
« Moins de biens, plus de liens«
Sur le chemin, on se lève tôt et on se couche à l’avenant. On marche. Beaucoup. On boit. Beaucoup d’eau. On mange. Bien. A l’étape on se lave. On fait sa lessive (parce que voyager léger l’implique). On dort. On fait son sac : le soir, pour ne pas réveiller les autres au petit matin si on part le premier ou la première. On prend soin les uns des autres. Et on se rencontre. Sur le chemin et dans les « albergue ». On parle, on écoute. C’est l’essentiel du chemin. Et ça rend vraiment heureux. Et ça suffit. Nos sacs sont légers, le plus légers possible, pour ne pas mettre nos corps à trop rude épreuve. Celles et ceux qui partent trop lourd s’allègent au fil de la marche. Et pourtant, nous ne manquons de rien. « Moins de biens plus de liens ». Je suis persuadée qu’alléger nos vies est largement possible et nous rendrait globalement plus heureux.ses.

Côté liens, relations, ce qui se vit sur le Camino est aussi tout à fait original : je crois que l’expérience commune de la marche permet une vraie rencontre, débarrassée de préjugés. Avant même de se parler, on a déjà le Camino en commun et cela facilite la compréhension mutuelle. Pendant 4 jours, j’ai marché avec Pierre et Paul, 2 français rencontrés sur le chemin. Pour moi, au bout d’une demi-journée, ils étaient devenus des frères. Pourtant, dans la « vraie vie », je ne suis pas certaine que la rencontre aurait eu lieu même si on s’était croisé : nos centres d’intérêt, nos idées, nos vies tout simplement, sont tellement différents ! Nous aurions peut-être eu des préjugés les uns sur les autres, qui auraient rendu la rencontre impossible. Or, la rencontre permet de sortir des idées toutes faites et des clivages dont notre société atomisée crève aujourd’hui.
En chemin, on invente un imaginaire commun
Avec Pierre et Paul, au bout d’une journée et demie, on avait déjà des références communes, des souvenirs à partager, des blagues que personne sauf nous ne peut comprendre. Nous nous sommes créé un imaginaire commun en fait. Et ça, ça change tout. Par exemple, Paul est chasseur. Or je suis plutôt anti-chasse. Pourtant, on a parlé chasse pendant un long moment et c’était passionnant, j’ai appris des tas de choses. Ce qui change tout c’est que la rencontre se fait par la marche. Et aussi qu’on a le désir de cette rencontre. Pour moi, cette expérience est capitale et je pense qu’il y a là une clé pour sortir du clivage et de l’affrontement permanents vécus dans notre société qui n’arrive plus à créer du commun, de la fraternité : faire une expérience concrète ensemble change tout et permet de vivre une rencontre totalement différente. Cette discussion ne changera sans doute pas fondamentalement mon regard sur la chasse mais elle introduit des nuances, me sort d’une posture trop idéologique et me rend plus ouverte au dialogue sur le sujet.

Et puis il y a la nature dans laquelle on marche, le vivant qui accompagne nos pas. Et c’est beau. Pour les yeux, lors de ma première étape : du bleu, du vert, du jaune. Des champs de blé surtout et un peu de tournesol. Quelques bosquets, quelques alignements de peupliers. Et pour la bande-son : le vent dans les peupliers et le chant des oiseaux aux abords des bosquets. L’an dernier, la première étape, réputée très difficile, entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Ronceveaux, dans les Pyrénées basques, avait été pour moi un enchantement. Au point que je l’avais trouvée facile, portée par la beauté du monde. Quand on vit cet émerveillement et cette connexion à la nature, s’installe un sentiment de fraternité avec tout le vivant. Et le désir violent de le protéger. J’emploie à dessein le mot violent. Parce que c’est douloureux aussi. Comme dans ce vers de Yeats : « une terrible beauté est née ». Ressentir cette terrible beauté, c’est de la joie. Mais c’est aussi de la douleur. Et une terrible responsabilité.
« Une terrible beauté est née » Yeats
La douleur vient de la conscience de ce que nous, les humains infligeons au vivant : nous le dominons, l’asservissons, l’épuisons pour notre profit. Notre bonheur… croyons-nous. C’est une illusion. Car croire cela, c’est faire fi de ce qui nous relie au vivant. C’est nier le réel : nier le fait que si le vivant meurt, nous mourons aussi. C’est nier la réalité physique des choses. Et justement, l’expérience du chemin oblige à tenir compte d’une réalité physique qui s’impose : celle de notre corps. Par exemple, si j’écris aujourd’hui ce billet de blog, c’est parce que mon corps m’a dit stop. Une contracture musculaire et de multiples douleurs m’ont suggéré de m’arrêter pour me reposer. J’aurais pu choisir de nier le réel et continuer à marcher. Cela aurait probablement conduit à plus grave, me contraignant à renoncer cette année encore à atteindre Santiago. Pour la planète c’est pareil : on peut continuer à l’épuiser, à la mettre à feu et à sang et disparaître avec elle. Ou plutôt avant elle. Car elle survivra, elle. Mais n’aura plus aucune richesse à partager avec nous. Ou on peut faire un autre choix. Maintenant. Sans attendre qu’il soit vraiment trop tard.


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