Il n’aimerait pas du tout lire ça – Hommage à Yvon Gargam

Sans lui, je n’aurais probablement pas fait de radio, je ne serais peut-être même pas journaliste : il y a 35 ans, il m’a recrutée à RCF Finistère (Radio Rivages à l’époque) alors que je n’avais aucune formation journalistique, il a fait le pari que je saurais acquérir les compétences nécessaires. Depuis sa mort le 29 mai, plusieurs personnes m’ont raconté comment, à elles aussi, il avait fait confiance. Il était de ceux qui, sans le savoir, changent des vies. Et changent un peu le monde. Il va beaucoup nous manquer, et il manquera au monde.

Il n’aimerait pas du tout lire ça, lui qui parlait peut de lui, cultivait le secret et était embarrassé par les louanges. Et puis, dire qu’il manquera au monde peut paraître un peu grandiloquent. Mais je crois que c’est vrai. D’abord parce que le monde est fait de nous, chacun des êtres qui le peuplent. Lorsque nous partons, nous manquons. Tous et toutes. Et certains, certaines, incarnent de manière particulière ce lien au monde. Je crois qu’Yvon était de ceux-là : il incarnait ce dont notre monde a terriblement besoin aujourd’hui pour ne pas sombrer.

Il incarnait le sens du collectif dans une société qui s’atomise de plus en plus. Je me souviens des débuts à RCF où nous apprenions ensemble à faire de la radio. Lui avait une longueur d’avance : il avait commencé à travailler sur le projet 3 ans avant le début des émissions (le 13 mai 92) et s’était formé. Mais il nous disait souvent, à nous la petite équipe qu’il avait constituée : « la radio c’est du compagnonnage ». Et c’est vraiment ce que j’ai eu le sentiment de vivre. Par la suite, alors que je ne travaillais plus à RCF Finistère, j’ai continué de percevoir lors de mes visites à la radio ou à travers des échanges avec les membres successifs de l’équipe de la radio, ce rôle d’animateur d’un collectif joué par Yvon. Ce sens du collectif se traduisait aussi par son engagement au sein du réseau RCF dans divers groupes nationaux de concertation ou de décision et également comme président de la Fédération française des radios chrétiennes et au sein de la CNRA, la Confédération nationale des radios associatives. Il savait que l’organisation collective est incontournable pour protéger et défendre. C’est sans doute pour cela aussi qu’il se passionnait pour la politique : il mesurait combien les politiques publiques peuvent changer nos vies, en particulier celles des plus vulnérables.

La passion de comprendre le monde et de le faire comprendre

Ce sens du collectif se traduisait aussi par une passion pour la marche du monde, qu’il soit proche ou lointain : rien de ce qui s’y passait ne lui était étranger, tout le passionnait et les discussions avec lui étaient animées et enrichissantes. Il aimait le « refaire », ce monde qu’il aimait. Il avait des idées et des convictions et savait les partager. Cela valait aussi pour l’Église et ses évolutions. Et puis, il était journaliste dans l’âme : il lui semblait vital de comprendre la société et de la décrypter pour permettre à chacune et chacun d’y être acteur, actrice. Cette posture me semble à méditer à l’heure où le métier de journaliste est malmené par la prolifération des fake-news, souvent mises sur un pied d’égalité avec l’information traitée par les journalistes, à l’heure où l’on présente comme incontournable la réalisation d’un certain nombre de tâches journalistiques par l’intelligence artificielle, à l’heure où les rédactions se sentent parfois vraiment perdues face à ces bouleversements. Sans compter la concentration du monde des médias dans les mains de quelques ultra-riches.

Pour que le collectif vive bien et puisse réaliser un bon travail, il faut que les individus qui le composent s’y épanouissent. Et c’est une dimension à laquelle Yvon était particulièrement attentif : transmettre, mettre le pied à l’étrier, confier des responsabilités à la mesure de chacun, permettre aux talents de se développer et de s’épanouir, être attentif aux situations de fragilité quelles qu’elles soient… Et faire confiance. Chacun et chacune d’entre nous, qui avons travaillé avec lui au sein des équipes successives à Radio Rivages, RCF Rivages puis RCF Finistère, a mille anecdotes à raconter qui témoignent de cette attention. Pour ma part, je peux dire la manière dont il m’a encouragée à mener des projets qui sortaient de ma fiche de poste, notamment en me laissant partir en reportage à l’étranger pour le réseau RCF alors que cela le contraignait à me remplacer à Brest. Et plus fondamentalement encore : il m’a recrutée alors que je n’avais aucune formation journalistique et a fait le pari que je saurais acquérir les compétences nécessaires au poste. Or, de confiance le monde a aussi grand besoin aujourd’hui. Une confiance simple qui se traduit dans la manière d’agir et d’être en relation au quotidien, sans besoin de passer par la médiation d’outils à la mode comme ceux du développement personnel par exemple. Sans employer force anglicismes, mots compliqués et dispositifs bizarres qui tuent la relation vraie dans bien des entreprises.

Un artisan de la radio

Yvon était passionné de rencontre et je crois que l’interview était son genre journalistique préféré. Il y excellait. Recueillir la parole des autres, la mettre en valeur, la faire résonner. Parce qu’il pensait que ces paroles, qu’elles émanent de personnalités connues ou de « simples quidam » avaient du poids, de la valeur. Parce qu’il croyait qu’elles pouvaient être inspirantes voire salvatrices pour celles et ceux qui les entendaient, parfois de manière inattendue, le temps d’un trajet en voiture ou en allumant la radio par hasard au moment de faire la cuisine. Il parlait de « magie de la radio ». A l’heure du développement du podcast et de l’écoute dite « non linéaire » où l’auditeur choisit ce qu’il écoute et quand il l’écoute, il aimait l’idée de l’inattendu d’une parole qui fait irruption sans qu’on l’ait choisi. Il n’était pas moderne : pas de réseaux sociaux et une écoute de la radio « à l’ancienne ». Et pourtant, il a été un passeur de parole, ses interviews nous ont marqués. Sa parole à lui aussi. Peut-être nous invite-t-il à dire stop : stop à la course à une technologie toujours plus présente, toujours plus rapide. A renouer avec une rencontre simple, avec une écoute simple. Sans artifices. On pourrait dire « artisanale ». Pour moi, Yvon était un artisan de la radio et j’ai toujours gardé la nostalgie, après avoir quitté RCF Finistère, de ce côté artisanal qui comportait parfois une forte dimension d’improvisation. Je pense que c’est à ses côtés que j’ai appris à faire face à l’imprévu, qu’il s’agisse d’un problème technique ou de l’absence d’un invité : tout n’était pas hyper-cadré et il fallait savoir improviser. Grâce à lui, je savais. Cela m’a toujours été très utile.

Yvon, c’était aussi la passion du Finistère : je pense que peu de personnes ont une connaissance aussi approfondie de ce bout de terre qu’il a parcouru sans cesse du nord au sud et d’est en ouest pour aller à la rencontre de celles et ceux qui le peuplent. Ancrage local, circuits courts : encore deux clés pour le monde qui vient.

Un joyeux héritage à faire vivre

Mais, avant tout sans doute, Yvon état un apôtre de la joie et de la vie. Ces derniers jours, dans les anecdotes partagées, il fut souvent question de son rire sonore. Sa joie était communicative. Au quotidien. Et aussi lorsque l’occasion se présentait de célébrer, de faire la fête… et les occasions étaient nombreuses !

Je me souviens, bien avant le démarrage de RCF, d’un camp MEJ (pour les non-initiés, un mouvement catho de jeunes) auquel je participais -je devais avoir 15-16 ans- et qu’il animait, l’entendre partager et commenter cette parole de Saint Irénée : « La gloire de Dieu c’est l’homme vivant ». Depuis, j’ai pris mes distances avec l’église catholique et je me suis beaucoup interrogée sur ma foi, mais cette parole ne m’a jamais quittée et m’a souvent soutenue. Et le fait qu’elle m’ait été transmise par lui, qui l’incarnait si bien, lui donnait une saveur particulière. Qu’en faisons-nous aujourd’hui dans notre monde où tant d’êtres humains sont violentés, ou tant d’autres ont du mal à trouver un sens à la vie ? Comment nous engageons-nous pour que cette parole s’incarne ? Et quand je dis nous, je ne pense pas seulement aux chrétiens : l’homme vivant c’est l’affaire de tous. Et la joie aussi.

C’est sans doute à cause de cette parole que je n’ai pas reconnu Yvon dans le corps que j’ai salué au funérarium. Comme s’il me disait : « ne reste pas là, va donc vivre ! Et moi je suis vivant autrement ».

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